J’ai souvent publié des lettres à ta grande sœur par le passé. C’est elle qui a fait de moi une maman. Par son intensité, son intelligence, son anxiété et son sens de l’opposition, elle teste ma patience et mes limites depuis quinze ans.
Toi, tu ajoutes tes couleurs à notre vie depuis neuf ans.
Aujourd’hui, je t’écris pour te dire à quel point t’es extraordinaire. Extraordinaire d’autonomie et de liberté.
Rien ne t’effraie. Tu vas vers l’avenir chaque fois qu’elle te tend la main, avec plaisir et sans crainte. Tu dis au revoir au jour d’hier, avec tendresse et sans nostalgie.
Est-ce parce qu’on t’a élevé à ton rythme? On n’a pas créé de système d’émulation pour accélérer ton apprentissage de la propreté. À la maison, il y avait déjà un choix de petit pot et de toilette. Tu te déciderais bien à les utiliser. Tu as opté pour la propreté l’année de tes deux ans. Comme la plupart de tes camarades. On ne t’a pas montré à écrire ton prénom avant la maternelle. J’ai réalisé lors de la rentrée scolaire que la plupart de tes copains savaient déjà tracer et rassembler les lettres qui formaient leur identité. Pourtant, t’as facilement appris à écrire dans ta classe de première année. T’as pas été la première, mais aujourd’hui, t’es l’une des plus douées.
T’as observé le chemin parcouru par les deux autres. Avec toi, on n’a pas sorti la pelle mécanique pour te devancer, pour tracer le chemin devant toi. Peu d’atelier de ci et de ça. Pas d’exercices de psychomotricité encadrés dès l’âge de trois ans pour que tu sois prête pour la rentrée scolaire. Pas de test emprunté à des universités pour savoir exactement où tu te situes dans ton développement. Maman n’a pas révisé ses bouquins sur ta santé, ton éducation, ta capacité à communiquer, ta préparation à la maternelle, etc. Avec les deux premiers, j’avais mené mes apprentissages pratiques et théoriques du même coup. Avec toi, je m’inscrivais plutôt dans le style libre. J’y allais de mémoire et d’instinct. Avec toi, j’étais confiante, un point c’est tout. Si tu rencontrais un problème en cours de route, je le détecterais. Je n’avais pas besoin de le chercher.
Peut-être que les deux autres avaient eu le rôle ingrat de répondre à mes besoins développementaux de maman : apprendre, grandir, tester, se tromper, s’accomplir, s’inquiéter, se questionner… Je ne dis pas qu’avec toi, je ne me suis pas trompée mille fois ni remise en question aussi souvent. Je suis demeurée celle qui doute, mais j’ai accepté de valser avec mes incertitudes.
Je t’écris tout ça comme si j’avais la conviction qu’on devait m’attribuer le mérite de ton calme et de ton assurance. Ce n’est tellement pas le cas! Avec mes deux plus vieux, j’ai surtout appris que, en tant que parent, il faut cesser de penser que tout ce que deviennent nos enfants est dû à notre mérite ou notre faute. Avant d’être influencé par le monde qui l’entoure, chaque poupon nait avec sa personnalité propre. Toi, ta zone de confort en couvre large. T’es une enfant libre et autonome, tout en étant hyper câlineuse et parfois peureuse.
Je ne voudrais pas t’offenser en disant cela, mais pendant la petite enfance, t’as jamais rien fait d’extraordinaire. T’as tout fait dans les normes. Ni plus ni moins. Et c’est justement cette aisance à attraper la vie comme elle vient qui te rend extraordinaire.
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