Le 13 octobre dernier a marqué le septième mois du début des mesures de confinement ici, le début d’une nouvelle réalité à laquelle nous avons dû nous plier rapidement, intensément, longtemps.
Nous voilà maintenant au coeur de l’automne, au milieu des feuilles jaunes à demi raclées, des décorations d’Halloween et des abris de voitures tout juste installés.
On achète du sel pour les escaliers, on court les rabais pour les bottes d’hiver.
On se prépare à un double confinement, l’annuel que nous connaissons bien, celui des journées qui passent presque sans rayons de soleil, des orteils engourdis par le froid violent, des bouches enfouies dans les foulards remontés jusqu’au nez, du bruit matinal des grattoirs sur les pare-brises des voitures et des moteurs qui s’époumonent pour faire sortir de trop petites bagnoles de trop grands bancs de neige.
Des déjeuners et des soupers à la noirceur, des trottoirs devenus sentiers.
Le confinement hivernal auquel nous faisons face chaque année, à coups de bons crûs, de casseroles fumantes, de promenades sporadiques, de feu de bois, de mélodies chaleureuses.
Celui-là a l’habitude de nous de nous engourdir, mais il nous fait tout de même sourire, il nous rosit les joues et le bout des doigts.
Et puis à ce confinement habituel et apprivoisé, s’ajoute le confinement auquel nous faisons présentement face, et qui, nous le savons trop bien, s’étendra sans aucun doute comme la neige sur nos terrains, comme le givre sur nos fleurs, jusqu’à ce que le printemps se repointe le bout du nez.
À la noirceur du paysage s’ajoutera la noirceur de notre esprit étourdi et assoiffé de vie. À ce ramollissement s’ajoutera la colère, le ressentiment, sans doute la tristesse, peut-être le désespoir. Tout nous manquera. Les marchés. Les cinémas. Les restaurants bourdonnants remplis de buée.
Les fêtes d’amis trop bruyantes.
Les poignées de mains.
Les bises d’introduction inconfortables qui faisaient, on se l’avoue maintenant, du bien. Les échanges de cadeaux.
Les rassemblements dans la cuisine du bureau.
Le bureau.
S’y rendre le matin.
En sortir le soir.
Voir, regarder le monde vivre avec désinvolture autour de soi.
Observer des nez, observer des bouches.
S’attarder sur un sourire.
Sur des fossettes dans le métro.
Y penser encore en montant des escaliers roulants, en frôlant la foule de l’épaule.
L’amour nouveau.
Sans tige dans le nez avant et après.
Sans le six pieds de distance.
Marcher sur la route glacée bras dessus bras dessous.
Tacher la cuisine avec des sauces et des soupes qui sentent la courge et les feuilles de laurier.
Les belles nappes, les chandelles sur la table.
Le rire gras d’un invité autour du repas.
Les enfants qui jouent pas loin.
Tous ces petits gestes que l’on vivait il n’y a pas si longtemps déjà, mais que l’on sent nous glisser des doigts.
Un concert dans un film, une manifestation à la télé, et déjà, nos réflexes nous avertissent de quelque chose cloche, nous informe d’un danger.
Qu’arrivera-t-il de ce toucher, de cette proximité qui nous nourrissait plus que l’on aurait pu se l’imaginer, reviendra-t-elle l’an prochain, ou celle d’après?
Nous entendrons-nous en tant que société pour reprendre les bises, les poignées de mains, pour rouvrir les petites salles de théâtre, les restaurants minuscules, les salles de théâtres coincées?
Je n’en sais rien.
Mais je vous promets une chose. Je vous le jure.
À vous tous, qui s’apprêtez à vous enfoncer tête première dans ce double confinement pesant.
Avec ou sans bises, nous revivrons. Nous renaîtrons comme les sociétés se sont rebâties après les grandes crises de l’humanité.
Comme les perce-neiges qui feront leur apparition alors que la lumière du jour regagnera du terrain, que le vent s’adoucira, que la glace nouvellement fondue longera les trottoirs de plus en plus bondés de gens qui sortiront de leur hibernation.
Nous serons sans doute pâles, affaiblis, des ecchymoses dans la tête ou dans le coeur, mais le rose du printemps et le vert de l’été viendra nous peindre nous aussi.
Ensemble, la ville et nous retrouverons notre teint, nous réchaufferons le coeur.
Nous retrouverons nos petits plaisirs et nos grands, les restaurants reprendront leur rythme, les enfants qui courent sur les terrain de soccer nous feront sourire, nous nous arrêterons même peut-être sur notre route pour les regarder jouer.
Ensemble, cette soif de vivre qui ne nous aura pas quitté se réveillera, et nous pourrons la laisser nous guider.
Sur une mince terrasse avec un goûter, dans un marché bondé regorgeant de bonheurs anodins, d’arômes délicieuses, de familles entassées.
Au bout de ce confinement, les brouettes remplies d’herbes fraîches et de bambins dodus côtoieront les vieillards ratatinés sur les trottoirs occupés, et avec le temps et la douceur du quotidien, nous retrouverons tout ce que nous ignorions si importants à notre vie.
Les lignes d’attente s’allongeront à nouveau dans les aéroports et nous pourrons aller s’asseoir sans remords au comptoir de notre bar favori parler de trop près à notre personne préférée.
Comme un tréma sur un i et un accent sur le e, la vie qui semblait tellement de travers se redressera, et nous aussi.
Et pendant que vous vous étirerez les membres, que vous vous frotterez les paupières et que vous baillerez bruyamment avant de vous relever de ce long sommeil aux allures de cauchemar, je vous regarderai faire, le sourire aux lèvres, café en mains et souliers aux pieds, et je vous mettrai en garde de bien manger, car la journée sera longue et chargée.
Aujourd’hui, nous allons vivre comme il se doit.
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