Aujourd’hui, tout s’est déroulé sans accroc. C’est comme si la vie avait toujours été ainsi. Comme si on n’avait jamais connu rien d’autre. Les enfants savaient que l’on n’irait nulle part, ils savaient qu’on ne verrait personne. La maison est devenue leur seul univers, la cour, leur imaginaire. Ils courent, bottes de pluie aux pieds, la boue jusqu’aux joues, sans demander quand ce sera l’heure de rentrer. Je me suis promené toute la matinée les pieds nus d’un bout à l’autre du jardin, outils dans les mains, foulard aux cheveux, sans que l’on m’accroche pour un verre d’eau, un bobo ou une question. Quand mon estomac m’a laissé savoir que l’heure du dîner devait être passée, tout le monde est rentré sans rouspéter. Les oiseaux nous frôlaient presque le crâne au passage et chantaient, posés sur les branches près de nos têtes. Un avion, peut-être deux, ont sillonné les quelques nuages qui parsemaient le ciel bleu poudre. Ça sentait la terre fraîche, ça sentait la forêt humide. Les fleurs qui ouvrent. Le gazon qui verdit.
Les trois repas ensemble, toujours, sans exception. La vie qui se répète, entre les mêmes murs, la même haie de cèdres. La neige a fondu, les bourgeons ont éclos, devant nos yeux, sous nos bottes brunies. Le temps avance, mais la vie semble ralentie, semble faire du sur place. Les nuages filent, mais les jours semblent figés dans la grande horloge de la vie. Les couchers du soleil que nous regardons par la fenêtre de ma chambre le soir nous rappellent qu’une journée de plus est passée, mais la portée du temps reste intangible. Les enfants le savent : pas de vacances à la mer, plus de garderie. Un long congé d’été qui s’étendra tout l’automne, puis, peut-être à l’hiver. Ce qu’ils voient aujourd’hui, ils le reverront demain et après-demain. Pas de surprise, pas d’inattendu.
Et après avoir fait le deuil de cette vie en conserve que j’avais essorée jusqu’à la dernière goutte, après avoir exigé du destin de m’expliquer pourquoi après ce grand pas vers l’avant on me faisait faire un pas de géant vers l’arrière, après la colère immense d’un retour à la vie domestique sans nuance ni bémol, après avoir remisé malgré moi les robes et les chemises qui frémissaient à l’idée de revoir la lueur du jour, pour enfiler à nouveau mon tablier à peine plié et regagner les fourneaux encore tièdes. Après avoir désinfecté et accroché les clés de ma voiture et retiré du mur de la cuisine le calendrier qui y gisait, vide et inutile, le calme s’est installé. Un calme que je n’avais pas vu arriver. Un calme immense. Je pense que, dans les étapes d’un deuil, cette étape s’appelle l’acceptation.
Accepter que la vie, telle qu’on la vivait, nous ait glissé des doigts. Bien vite, bien soudainement. Certains s’en étaient lassés, d’autres, comme moi, la redécouvraient. Mais je comprends maintenant une chose. Quand le rythme d’une vie plus normale va reprendre, quand les gens vont se remettre à galoper pour se rendre d’un endroit à l’autre et tenter de revenir à leur point de départ pour souper, quand les bouchons de circulation se remettront à envahir la ville à nouveau, quand il faudra recommencer à faire des lunchs pour nos enfants qui nous quitteront du matin au soir et reprendront la vie qu’ils construisent sans nous plus souvent qu’autrement, cette proximité, cette intimité partagée, ce quotidien collés collés… finira par nous manquer. Comme une panne dans le métro. On est si impatients de sentir les wagons se remettre en marche, mais pour aller où exactement? Est-ce que notre destination nous offre la promesse d’un bonheur plus certain que celui que nous vivons à cet instant précis? Cet instant où nous sommes tous immobilisés, les pieds ancrés au même endroit, mais le cœur qui continue de battre, nous offrant l’immense privilège de nous pourvoir survie et vigueur, alors que nos neurones fantasment d’ailleurs et de plus tard. Le train repartira. Et quand il repartira, vous vous souviendrez peut-être que vous êtes en destination vers un boulot qui vous ennuie ou vers votre désagréable nettoyage dentaire bisannuel. Alors pendant que vous travaillez de votre petit balcon, l’ordinateur sur les jambes et les pieds posés sur le fer forgé, pendant que vous préparez une collation à votre marmaille, en pleine conférence téléphonique le microphone en sourdine, pendant que vous pliez le linge de votre troupe entre deux courriels, tentez simplement de sourire devant l’absurdité de votre quotidien. La vie est en panne. Elle se remettra en marche. Vous aussi. Inutile d’espérer plus, ou autre chose. On aura tout le reste de la vie pour courir et s’essouffler à nouveau.
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