Les filles.
Je suis passé par St-Apollinaire l’autre jour. Comme des centaines de fois avant en allant ou en revenant de Montréal.
C’est toujours la même affaire. Pis en même temps, plus du tout.
On parle déjà moins de vous. C’est frais dans notre mémoire. Mais éventuellement ça va être de l’histoire ancienne.
Sauf pour vos proches. Votre maman. Votre famille. Vos amis.
Moi vous me hantez toujours. Vos visages. Pis celui de votre père. Votre protectueur.
Moi aussi je suis père. Moi aussi j’ai deux enfants. Moi aussi j’ai 44 ans. À chaque fois que je regarde son visage-souriant-relax-qui-ne-sait-pas-qu’un-jour-il-sera-tueur, je cherche dans mes souvenirs si on s’est pas croisés à l’école quand avait votre âge. Si on se connait pas à quelque part. Comme si ça allait me donner une piste. Un semblant d’indice. Un début de réponse au pourquoi.
Les jours suivant votre disparition, je me suis souvent couché, réveillé la nuit, ou levé le matin en me demandant pourquoi. J’ai souvent regardé les nouvelles sur mon téléphone, scrollé un peu partout, comme s’il allait finir par me répondre.
Comme si ça allait me calmer. Comme si ça allait régler le problème.
La plupart du temps, quand on meurt, y’a pas de raison. Ça arrive, c’est tout. Y en a qui vont passer à travers des guerres pis des génocides. Y en a qui vont passer à travers 3 cancers. Pis y en a qui vont mourir juste en traversant la rue. On va dire, Il était dû. On va dire, c’était pas son heure. Ou on va dire, c’est un accident. La sainte-Vierge est venue le chercher. Y’a rien qui arrive pour rien. C’est pas juste.
Un moment donné, je me suis dit, Martin votre papa, même s’ils parviennent à le trouver. Même s’il nous dit pourquoi. Est-ce que ça va vraiment me faire du bien, changer quelque chose? Le noeud que j’ai au ventre vas-tu vraiment se dénouer?
Parait qu’il était ben fin. Un père exemplaire. Fou amoureux de vous. Parait que personne aurait pu penser ça de lui. Parait que l’après-midi même, il tournait des boulettes en riant avec la famille. Parait que ça a basculé. Parait qu’il a pété une fuse.
Je suis désolé. Moi je suis un doux. J’ai le pardon facile. Je me dis toujours que pardonner, ça guérit. Qu’on a une vie à vivre et que si on a la chance de se libérer de la haine pis de la colère, il faut le faire. Quand quelqu’un fait une connerie, je cherche toujours à voir les choses de son angle. D’expliquer son geste, de justifier sa souffrance.
Mais je suis désolé. Martin, votre papa, je lui pardonnerai jamais. J’arrive pas à avoir de la compassion pour lui. Y’a rien pour moi, rien, qui puisse justifier ce qu’il vous a fait. Qui puisse l’atténuer. Pis s’il était un bon jack, ça rend ça encore plus impardonnable.
Y’a une image qui me hante depuis qu’on vous a trouvé sans vie dans les bois. Des arbres. Pis le ciel en arrière. Des arbres vus du sol, quand on regarde le ciel. L’odeur de feuilles morte pis de bois pourri. Des pleurs. Pis un sentiment d’abandon total. D’absolue solitude. De terreur sans nom. Le pire cauchemar de tous les enfants du monde, réalisé.
Les arbres en perspective. La canopée. La chaleur. Le ciel. Indifférents. Votre dernière vue sur le monde.
Tsé l’expression, ils ont pas demandé à vivre? J’ai souvent ça en tête en regardant mes enfants quand ils ont mal. Quand mon garçon se fait intimider à l’école. Ou que ma fille fait de la fièvre. Intérieurement, je m’excuse que la vie soit faite de souffrance, pis que c’est un peu beaucoup de ma faute s’ils en font l’expérience. Même si elle nous fait grandir. Quand mon fils m’interroge sur la mort, je suis toujours navré de lui annoncer que ça fait partie du package deal de la vie. Vie qu’il n’a pas eu le choix d’avoir. À cause qu’un jour j’ai décidé de l’avoir.
Quand on fait juste passer par St-Apolinaire, c’est juste un bout d’autoroute. Une ligne avec des arbres et rien derrière. Sans histoire. Comme dans un jeu vidéo.
À partir de maintenant pour moi, St-Apolinaire, c’est un abîme sans fond et elle s’appelle Martin.
Par Les Alternatives Éducatives inc. - 30 mars 2018
Avant même l’arrivée de notre premier enfant, nous nous projetons dans l’avenir avec des images bien précises de notre vie
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