ARTICLE

Courage à gratter

 

J’ai accouché avec ma doudou.

La main de mon chum d’un côté, la doudou de l’autre, j’ai poussé tout ce qu’il me restait de forces et mis au monde mon fils, après 16 h de travail et 48 h de contractions.

 

Elle est dégueulasse.

Ma doudou je veux dire.

Mon chum l’appelle « le morpion ».
Mais JAMAIS il n’oserait me l’enlever. Lui-même fait attention quand il la manipule. C’est un objet de collection. Ce qui fut jadis un joli petit oreiller à fleurs cousu par ma mère à ma naissance est aujourd’hui un tout petit paquet de tissu vidé de son contenu, qui tombe en miettes à force d’avoir été gratté. Si je ferme mon poing dessus, je la fais disparaître complètement. Et si je la perds dans le lit, la retrouver devient l’équivalent d’une fouille archéologique à laquelle TOUS les gens présents ont l’obligation de participer, le jour comme la nuit.

 

Parce que c’est MA doudou.

Publicité

 

Celle sur laquelle je posais ma tête avant de fêter mes un an.

Celle que j’avais dans les mains tous les samedis matin en écoutant Vazimolo.
Celle que j’apportais au camp de vacances.

Celle sur laquelle je me suis ruée
quand mon père est mort.
quand j’ai quitté mon premier amoureux.
quand j’ai acheté ma première maison.
quand j’ai su que j’étais enceinte.
Et quand je suis rentrée à la maison avec mon bébé tout neuf et que, le sein à l’air et le corps en morceaux, je me suis dit que je ne passerais jamais au travers.

 

Ma mère m’avait dit, adolescente, que le jour où je partagerais mon lit avec quelqu’un, la doudou prendrait le bord.

BEN NON.
Elle est toujours là.
Et c’est tout à fait possible de dormir en cuillère et de gratter une doudou, sachez-le.

 

En ces temps de COVID-19, elle y est plus que jamais.

Je le sais que ma situation est privilégiée et que je fais partie des plus chanceuses sur la planète. Je n’en ai probablement jamais été aussi consciente. J’ai une maison, un jardin, un travail, de quoi manger, un amoureux et un petit garçon en santé. C’est de l’or ça. Vivre la même situation que tous les humains sur Terre, ça remet bien des choses en perspective et c’est pas mal plus confrontant et réel que de se faire dire, enfant, « finis ton assiette, y a des enfants qui meurent de faim quelque part où t’es jamais allé ». À vivre le même drame, on réalise sa chance. Et, bien honnêtement, même si la fatigue est grande, passer autant de temps avec mon fils de deux ans et demi me fait le plus grand bien.

Mais ça ne m’empêche pas de trouver ça difficile, parfois.
Et comme je culpabilise de trouver ça difficile, le sentiment n’est pas sain sain sain mettons.

 

Faque, je gratte.

Je gratte en faisant le souper.
Je gratte en écoutant la télé.

En faisant de la peinture à doigt.
En travaillant.
En m’endormant.

Bref, je gère en grattant. Ou je gratte en gérant. C’est selon.

 

Ce que j’essaie de dire c’est qu’on a le droit.

On a le droit de trouver ça difficile même si on est chanceux.
On a le droit d’avoir peur de dehors même si on est bien dedans.
On a le droit d’avoir peur de la suite. D’être inquiets. Pour nos enfants. Pour nos parents. Pour nous tous.
On a le droit de s’ennuyer de sa mère.

D’avoir besoin de réconfort.

 

Ce qui se passe en ce moment est énorme.

Le monde qu’on a connu ne sera plus jamais le même, on le sait. Et justement parce que nous sommes les plus chanceux, c’est nous qui devrons en faire plus pour ceux et celles qui le sont moins. Il faut penser à ça. Maintenant. C’est tellement important.
Ce qui se passe en ce moment est vertigineux. Pour tout le monde.

 

Faque si t’as besoin
d’un brownie à 8 h 30,
de chips pour dîner,
ou de commencer l’apéro à 15 h,
BE MY GUEST.

Sérieux, y a des affaires pires que ça. Pis on a le droit de ne pas tout gérer aussi tsé. De ne pas être des adultes tout le temps. Honnêtement, moi, je n’ai jamais trop eu l’impression d’en être une. Je pleure en écoutant Histoire de jouets, les gâteaux arc-en-ciel me font crier WOOOOOOW très très fort, et quand j’ai peur, ben je gratte.

 

Pis c’est pas grave.

J’y arrive pareil tsé.

Alors pourquoi pas, en buvant un gin tonic, en bas de pyjamas — mais-avec-un-haut -semi-cute-parce-que-je-sors-d’une-réunion-Zoom, la main de mon chum d’un côté, celle de mon fils de l’autre, la doudou dans la poche, les tartelettes portugaises dans le four, mais le cœur plein et rassuré?

 

Sophie Vaillancourt-Léonard

Blogues sur le même sujet

Vie de parents Blogues
Spécialistes Vie de parents

Vie de parents, c'est aussi une référence de spécialistes provenant de partout au Québec.

Découvrez les spécialistes de votre région.

Trouvez un spécialisteVie de parentsVie de parents

© Vie de Parents 2026